Fin de l’état de grâce

Le premier mois, sauf cas d’indiscipline totale, est un petit moment de bonheur. Les élèves font grosso modo ce qui leur est demandé, copient leurs cours en soulignant les titres à la règle, voire participent en posant plein de questions et/ou en émettant des hypothèses. Ils se lancent, parfois on rit. Ambiance plutôt bon enfant, jusqu’au jour J de la première interro, annoncée une bonne semaine à l’avance.
La veille de ladite interro, il y a toujours deux ou trois jeunes gens qui s’inquiètent du contenu exact de ce qu’il faut réviser, qui trouvent bizarre que leur cours n’ait que deux pages alors que celui de Marie-Lise en a huit. Bref, l’angoisse monte.
D Day. Les sujets sont distribués, le silence se fait, plus ou moins vite selon les classes. Dans ma 1ère S, beaucoup d’élèves n’avaient aucune feuille pour écrire, et le pauvre Daniel s’est fait plumer son stock en moins de cinq minutes. Puis ces jeunes personnes se mettent à écrire. Plus ou moins longtemps. Le gong retentit et je récupère les copies.
Copies qu’il faut corriger puis remettre, avec la note, à leurs auteurs. Et là, il arrive que ça coince, que ça gémisse, voire que ça fasse la gueule, parce-que « madame, c’est pas juste, j’aime bien vos cours et j’ai que 4 ». Et oui Irène, vous aimez bien papoter avec vos camarades pendant les travaux de groupes, mais quelle leçon avez-vous copié dans votre cahier ? Fin de l’état de grâce pour les élèves.
Les mômes sont plus ou moins déçus. Ils aimaient bien la maîtresse d’histoire-géo, et là, le fil vient de se casser. Fil qu’il va falloir renouer. Dans une classe, les élèves volontaires ont pu refaire le devoir, en s’aidant de leur cahier, de leur voisin voire de moi-même, et ce sera noté, histoire de rattraper un peu le coup.
La fin de l’état de grâce, c’est aussi pour moi. Tel élève que l’on espérait brillant, vue sa bonne participation en classe, s’avère hautement paresseux et confond exposé des faits avec étalages de ses opinions personnelles. Là aussi il faudra renouer le fil.

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Henri Geoffroy, Le compliment un jour de fête à l’école, 1893

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Un mois déjà

Le premier mois est achevé. Quatre semaines et des breloques que je connais les élèves, et j’ai l’impression que cela fait une éternité. Pas de cri, pas de fureur, pas de hurlement, pas d’heure de colle : une année qui commence dans le calme, des terminales au taquet pour bien noter tous les cours et réaliser les fiches de révision en temps et en heure, des premières un peu plus désordonnés mais agréables et généralement de bonne volonté. Que demande le peuple ?

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Honore Sharrer, Hommage aux travailleurs américains, 1951

Un témoin s’est éteint

Il fut un temps où l’on compta les derniers Poilus. Désormais, ce sont les derniers témoins de la IIe Guerre mondiale qui disparaissent. Ce qu’ils avaient à nous dire, à transmettre aux jeunes générations était pourtant précieux, notamment pour leur faire toucher du doigt ce que l’homme peut faire de pire à l’homme, pour leur faire comprendre la cruauté abjecte des barbaries. Je pense bien sûr ici à la Shoah, dont une témoin majeure vient de décéder : Ida Grispan, qui fut déportée à Auschwitz alors qu’elle était adolescente. Elle a passé une grande partie de sa vie à témoigner dans les collèges et les lycées, à raconter simplement ce qui fut son quotidien en déportation. J’ai l’habitude, chaque année, de diffuser en vidéo les mots d’Ida. Et les élèves, souvent, parmi d’autres questions, me demandent si elle vit encore. Cette année, il faudra dire « non », et cela m’attriste.
Voici l’hommage que lui rend aujourd’hui France 3 Nouvelle Aquitaine (Ida Grispan vivait dans les Deux-Sèvres) :

Yvan redouble, et c’est une excellente nouvelle

Yvan est arrivé au lycée il y a un peu moins d’un an, sans parler plus de trois mots de français, mais toujours souriant et poli. Il avait un petit cahier d’écolier, un stylo bille unique, il fixait le tableau de tous ses yeux et s’appliquait à colorier ses cartes. Il était assez bon en maths dès lors qu’il ne fallait pas expliquer son raisonnement, et, quand il fallait effectuer des recherches sur internet, il se ruait sur des sites rédigés dans sa langue maternelle, puis traduisait le résultat de son travail en français, via Google et mot à mot. Il était alors en classe de première.
Sa famille, aimante au demeurant et voulant le meilleur pour le petit, ne voulait surtout pas qu’Yvan perde un an. Redoubler était un aveu d’échec. Il fut pourtant proposé au jeune homme d’intégrer une classe de seconde, pour se faire à la langue et s’habituer au fonctionnement de son nouveau pays. Refus scandalisé. Une forme d’orgueil dont je n’ai pas bien saisi la cause. Il lui fut aussi proposé des cours de français : il y alla un peu, sans que ses parents le sachent. À la fin de l’année scolaire, il avait un peu progressé en français, mais la marche était encore haute pour qu’il soit à l’aise en terminale.
Le conseil de classe propose alors un redoublement, toujours dans l’optique de faire progresser Yvan en français et lui permettre d’aller jusqu’au bac en toute sérénité. Re-refus, net, catégorique et sans appel.
Cette histoire nous attrista tous, cette impression d’avoir brûlé toutes les cartouches pour, au final, sacrifier un gamin sur l’autel de la fierté familiale. Je viens d’apprendre qu’Yvan est à nouveau scolarisé en première cette année, qu’il va donc avoir le temps de préparer son bac dans de bonnes conditions. Ses parents ont fini par entendre raison, et c’est une excellente nouvelle.

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Fernand Léger, La lecture, 1924

Une rentrée bien calme

Il y eut le premier jour : c’était un vendredi, un lycée sans élève, les collègues plutôt de bonne humeur, et surtout France-Inter qui a eu la délicatesse, au journal de 6 heures, de NE PAS annoncer la rentrée des profs. J’aime bien quand on m’oublie.
Il y eut la découverte de l’emploi du temps, moins agréable que l’an dernier (il était, il faut le dire, exceptionnel) mais finalement tout à fait tenable.
Il y eut le retour de la réunionnite aiguë, pathologie chronique de la plupart des métiers dès lors qu’il y a plus de cinq salariés au même endroit.
Il y eut le premier lundi, celui de la rentrée scolaire dont les médias nous assomment (même France-Inter), où j’ai déambulé entre ma petite maison et le jardinet, pieds nus et en short : n’étant pas prof principale, je n’accueillais pas d’élèves. J’ai révisé mes leçons pour le lendemain, j’ai paressé aussi un peu, avec ce sentiment très jouissif d’être très très privilégiée.
Puis il y eut les élèves, le premier contact avec les classes. J’ai presque vu tout mon cheptel, et pour l’instant tout va bien. Ces jeunes personnes sont aimables, attentives, très calmes. Trop peut-être. Les terminales ES se sont lancés dans la prise de note d’un cours bien frontal, à l’ancienne, pendant deux heures consécutives, sans rechigner ni bavarder. Mon optimisme naturel me dit que cela va durer. Le principe de réalité me susurre d’avoir quand même à l’œil deux pipelets en 1ère L, ainsi que la quasi totalité d’une classe de 1ère S dont le côté « lait sur le feu » risque fort bien de se mettre à déborder un de ces jours.

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Matthias Kanter, Paysage

J-2

La reprise ? quelle reprise ? j’ai ré-attaqué le tricotage des cours à la main le 1er août, d’abord en douceur, puis avec un peu plus d’ardeur depuis quelques jours car le jour J approche. Certains me demandent, vaguement moqueurs, pourquoi je refais tous mes cours chaque année, puisque, depuis le temps, je dois quand même savoir ce que je raconte, et puis, « l’histoire, ça change pas ». Sauf que : l’histoire, ça change ; qu’il y a aussi la géographie ; qu’une mise à jour des connaissances et des documents ne peut pas faire de mal, voire s’impose. Quant aux exercices, aux diverses méthodes à faire acquérir aux jeunes, je verrai ça une fois sur zone, après avoir tâté le terrain et le niveau apparent des gamins.
En attendant, il faut se préparer pour vendredi : anticiper les plombes à se casser le dos en réunion sur des chaises inconfortables, du bruit et encore du bruit (rien de pire qu’une salle des profs quand tous les profs sont là en même temps), toujours les mêmes questions-réponses sur les vacances ; et, surtout, l’inévitable collègue, qui, de sa voix nasillarde, parlera ad nauseam des formidaaaaaaables tâches complexes qu’il a imaginé pour ses élèves, et puis les sublissimes cartes mentales qui l’ont empêché de profiter de la plage, « mais on n’y est allé quand même, pour les enfants ». Lui et moi avons néanmoins le même bronzage, sauf que j’ai profité de l’été, oui, à fond. Trois vraies semaines de vraies vacances en juillet, dès le bac terminé. Une pause infiniment salutaire, qui m’a permis de remettre le nez dans le boulot en août pleinement reposée et de très bonne humeur.
Aucun regret, donc. Car, comment se payer des vacances sans travailler en amont pour mettre des brouzoufs dans le cochonnet ?

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Pierre-Paul Pruvost, Port d’Antibes

Baballe ronde et anticipitation

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Une de Libération du 16/07/2018

Le football ne m’intéresse point, mais, sauf à vivre dans une grotte sur Mars, tout un chacun a sans doute ouï-dire que l’équipe de France avait remporté la coupe d’Europe du monde. Je me permets de craindre les mêmes effets qu’il y a 20 ans, lorsque, dans l’enthousiasme de la victoire, nombre de mes compatriotes jouèrent à zizi-panpan avec tant d’enthousiasme qu’ils engagèrent un baby-boom : les bébés de la coupe du monde, nés en 1999, furent presque aussi nombreux que ceux de l’an 2000. Ces bébés de l’an 2000 qui viennent d’avoir le bac et dont on ne sait trop quoi faire par manque criant de places dans le supérieur, même si quelques efforts sont annoncés.
Donc, mesdames et messieurs les politiques, auriez-vous la gentillesse arithmétique de prendre en compte ce qui risque de nous tomber démographiquement sur le dos ? des bébés qui vont naître en 2019, qui entreront en maternelle en 2022, en CP en 2025 et en 6e en 2030. Je ne pousserai pas le calcul jusqu’à l’entrée dans le supérieur : avec un peu de chance, l’âge de la retraite viendra de me rattraper au tournant. Mais quand même, mesdames et messieurs tout droit sortis de l’ENA, sortez vos calculettes, regardez de près les statistiques de l’INSEE, et ayez la très grande bonté d’anticiper. Je vous remercie de votre attention et vous souhaite un bel été.